Qui est le patient de la médecine attentive?

Torse humain stylisé avec une lumière rayonnant du cœur, symbole d’ouverture et de disponibilité en médecine attentive.
La médecine attentive commence avec une ouverture du cœur – quand le patient dit : « je suis prêt ».

À qui s’adresse la médecine attentive ?

Beaucoup de personnes me demandent : « Quel est le patient de la médecine attentive? »

Ce n’est pas une question théorique : elle détermine ce qu’on attend du patient, et ce qu’on ne peut pas attendre de cette pratique. La médecine attentive n’est pas un raccourci pour éviter la médecine conventionnelle, ni une alternative aux traitements vitaux. Elle commence ailleurs.


Clarification nécessaire : rôle du patient et place des traitements vitaux

Il est essentiel de préciser que la médecine attentive ne commence jamais par un refus des traitements conventionnels. La résolution des symptômes est parfois vitale, et seule la médecine conventionnelle peut alors assurer la survie et la stabilité minimale du corps. Sans cette sécurité biologique, aucun espace attentif n’est possible.

La médecine attentive n’est pas une alternative, ni un raccourci pour éviter les soins. Elle vient en plus, dans un autre registre : non pas pour supprimer, mais pour comprendre.


Une question d’ouverture intérieure

Mais alors, qui est le patient qui vient en médecine attentive ?

Pour répondre, je dois d’abord dire qui je suis, moi qui l’ai créée. Je suis avant tout quelqu’un qui cherche à honorer la réalité. La raison pour laquelle je me suis intéressée aux symptômes de mes enfants n’était pas de les faire disparaître, mais parce que mes enfants m’intéressaient, eux. Je voulais comprendre.

C’est cela que je demande aux patients : une ouverture à s’intéresser à leur corps, non pas seulement pour espérer que les symptômes s’en aillent, mais pour s’ouvrir à ce qu’ils signifient. Cette ouverture est une forme de respect de soi-même, une manière d’honorer ce que le corps exprime.

La médecine attentive ne se décrète pas. L’entourage peut être prêt, le médecin aussi, mais si le patient dit « je ne suis pas prêt », alors la médecine attentive ne commence pas. Elle demande une disposition personnelle, une acceptation d’entrer dans une vulnérabilité plus profonde – non seulement physique, mais psychologique et existentielle.


Exemple 1 : médecine conventionnelle (un adolescent et son foie)

Un jeune patient de 19 ans se présente en consultation avec son père. Depuis plusieurs années, il vit avec ce que la médecine appelle un « foie gras » (fatty liver). Ses analyses montrent une élévation continue des transaminases, signe d’aggravation.

Lorsque je l’interroge directement, il me dit qu’il ne se souvient de rien de son enfance et qu’il préfère que son père réponde à sa place.

Le père raconte. Jusqu’à l’âge de 10–11 ans, son fils était mince, sans excès de poids. C’est à cet âge que commencent de violents accès de colère, qui surgissent surtout à la maison lorsque le père est absent.

Face à ces colères, la réponse trouvée dans la famille a été alimentaire : donner des chips et du sucre pour apaiser. Une stratégie qui a calmé les crises mais qui a aussi introduit une habitude délétère, jamais interrogée pour ce qu’elle signifiait.

Vers 13–14 ans, un autre tournant survient. L’adolescent devient conscient de son corps, de son poids. « Self-conscious », dit le père. Par honte de son apparence, il commence à refuser de faire du sport. Dans le même temps, il découvre les jeux vidéo, qui renforcent la sédentarité. À partir de là, la prise de poids s’installe durablement et l’évolution vers le foie gras devient inévitable.

La mère, qui est sourde, vivait ces colères avec une peur toute particulière. Dès son plus jeune âge, l’enfant avait eu des difficultés de communication avec elle, frustrations répétées qui marquaient son quotidien.

À 7 ans, lorsque la famille consulte pour un retard dans son développement communicatif, personne ne propose la possibilité que ces difficultés soient liées au fait de grandir avec une mère qui n’entend pas, et donc de devoir inventer une autre voie pour communiquer. On s’intéresse seulement à lui faire rattraper son “retard”.

Plus tard, le milieu scolaire note que ce jeune homme a du mal à se projeter dans le temps, passé ou futur. « Je ne me rappelle de rien de mon enfance » et « je ne me projette pas dans le futur », dit-il. Ces éléments, associés à son histoire de difficultés de langage et à ses colères, ont conduit à un diagnostic descriptif : « autiste », posé à l’âge de 10–11 ans.

Les colères étaient-elles, au moins en partie, en lien avec cette nouvelle « étiquette » ? « Je ne me rappelle pas », répond le patient. Le père, lui, ne s’était jamais posé la question.

Dans la pratique, ce diagnostic n’a pas ouvert une réflexion sur les causes, mais il a eu une utilité administrative : il a permis de communiquer plus facilement avec l’école et de mettre en place un soutien scolaire adapté. Pour le reste, il a surtout figé la compréhension de ce jeune homme dans une étiquette.

Au lieu d’explorer le contexte relationnel et la signification de ses difficultés, on a transformé ce constat en une identité, intégrée à la nébuleuse causale proposée en médecine conventionnelle. Et c’est alors au patient et à sa famille de deviner ce que le diagnostic “veut dire” – ce qu’ils ont interprété, comme la vaste majorité des patients confrontés à ce type de diagnostic, par les explications vagues : “génétique”, “structurel” – alors même qu’aucun test génétique, aucun scanner, aucune analyse sanguine ne venait confirmer une cause précise.

Le diagnostic, descriptif au départ, est donc devenu une cause en soi. « Il est autiste » a remplacé toutes les questions : pourquoi ce retard de communication ? pourquoi ces colères ? pourquoi cette mémoire absente, et pourquoi cette incapacité à se projeter ?

Aujourd’hui, à 19 ans, rien n’a véritablement changé : les colères sont encore apaisées par sucre et chips, la honte et la faible estime de soi sont masquées par les jeux vidéo, et il laisse son père parler à sa place. La recherche des causes reste entravée par une idée de cause : un diagnostic descriptif présenté comme causal – « il est autiste ».

En médecine conventionnelle, la trajectoire est claire : on surveillera son foie, une orientation vers une Weight Management Clinic, et cela pourra même aller jusqu’à une chirurgie bariatrique. Cette logique est cohérente : ralentir la progression de la maladie, protéger la vie.

Mais en médecine attentive, un autre chemin serait envisageable – seulement si le patient lui-même dit : « je suis prêt ». Prêt à explorer le sens de ses colères, son rapport à la mémoire et au futur, sa relation à la nourriture, ou encore la frustration ancienne de communiquer avec une mère sourde. Ici, pourtant, il dit explicitement : « je ne suis pas prêt ». Son père, lui, voudrait comprendre. Mais la médecine attentive ne peut pas se faire à travers le désir du père. Elle ne commence qu’à partir de l’ouverture du patient lui-même.

Cet exemple montre la limite de l’approche conventionnelle et ce que la médecine attentive pourrait apporter – mais seulement si le patient s’y engage. Les deux pratiques ne s’opposent pas, elles sont parallèles : la médecine conventionnelle assure la survie et le suivi biologique ; la médecine attentive explore, mais uniquement si le sujet y est ouvert. Sans cette ouverture personnelle, la médecine attentive n’a pas lieu. Elle ne peut pas se décréter : elle requiert une disposition intérieure.


Exemple 2 : médecine attentive (une naturopathe et son hyperthyroïdie)

Une naturopathe me contacte cinq jours après un diagnostic d’hyperthyroïdie auto-immune. Elle hésite à accepter le traitement conventionnel, voulant explorer le sens de ce que vit son corps : pourquoi sa thyroïde, centre de son énergie vitale, est attaquée par son système immunitaire.

Je lui réponds : « Oui, nous pouvons explorer ce qui, au moment du changement du corps, au regard de votre vie, pourrait expliquer ce bouleversement – à cet endroit, de cette manière et à ce moment-là. Mais si vous ne prenez pas votre traitement, vous allez mourir. »

J’ajoute aussi que tant que son corps est en crise – tachycardie, gêne oculaire, agitation – elle ne pourra pas entrer dans une réflexion attentive. L’instabilité physique empêche la lucidité psychologique.

J’ai insisté par écrit, et ce n’est qu’une fois qu’elle m’a assuré qu’elle prenait son traitement que nous avons pu poursuivre nos consultations en médecine attentive.

Ici, la médecine conventionnelle sécurise la vie et la stabilité physique, et la médecine attentive peut alors explorer les raisons possibles de ce mouvement du corps.


Exemple 3 : ouverture à la médecine attentive dans la médecine conventionnelle

(un homme de 50 ans, souffrances chroniques multiples et dépendance médicamenteuse)

Cet homme, né en 1973, vit depuis près de quinze ans avec une accumulation de difficultés : lombalgie chronique avec sciatique, anxiété de santé, épisodes dépressifs, burn-out professionnel, troubles relationnels et sexuels, dépendance aux opioïdes et aux antidépresseurs.
La douleur lombaire n’était qu’une partie visible d’un tableau plus vaste, fait d’épuisement, de pertes et d’un sentiment d’être piégé dans un corps et une vie qui ne répondaient plus.

Je le rencontre au début de l’année 2023. Il consulte alors fréquemment, avec une grande intensité. Mais, comme vous le verrez, les consultations s’espacent très vite au fur et à mesure qu’il entame un chemin de transformation – à sa manière, à lui.


L’accumulation des diagnostics et des traitements

Une IRM en 2014 montre une hernie discale lombaire comprimant la racine nerveuse. En 2023, une nouvelle IRM révèle une situation différente : la hernie initiale a disparu, mais une autre protrusion discale est apparue, entraînant une nouvelle compression.

La proposition chirurgicale du chirurgien du rachis ne lui convient pas : il n’est pas prêt aux risques de complication qui lui ont été expliqués. Le patient refuse, jugeant les risques trop importants pour lui.
Il s’installe alors dans une spirale médicale :

  • opioïdes (tramadol, codéine, associations type Zapain),
  • antidépresseurs au long cours (citalopram, puis sertraline jusqu’à 150 mg),
  • arrêts de travail répétés, fonction réduite, vie restreinte.

À cela s’ajoutent burnout professionnel, rupture de couple, deuils familiaux, anxiété de santé persistante. L’ensemble compose un tableau lourd, médicalisé, et profondément souffrant.


Le tournant de l’attention

C’est dans ce contexte qu’un espace attentif s’ouvre, non pas en dehors de la médecine conventionnelle, mais en son cœur, au sein des consultations.

Plutôt que de me limiter à l’ajustement des ordonnances, la démarche a consisté à écouter et à nommer :

  • ses angoisses de santé, en en révélant les causes profondes,
  • sa dépendance aux opioïdes, reconnue sans jugement, travaillée avec lui dans un plan de sevrage qu’il a choisi et dirigé,
  • son usage prolongé des antidépresseurs, mis en perspective avec une « anesthésie » émotionnelle et le besoin d’explorer sa vie affective et ce qui la soutient chez l’être humain en général.

Il a dit ne pas vouloir d’appui psychologique professionnel : « je veux me comprendre seul ». J’ai respecté ce choix, tout en précisant que je n’étais pas spécialisée en santé mentale – ni comme psychologue, ni comme psychiatre, ce qu’il savait déjà. Le reste de son parcours allait montrer ce que cela signifiait.

En parallèle, d’autres portes se sont ouvertes : marcher dans la nature, nager, reprendre le vélo, expérimenter la physiothérapie ; se passer de caféine, mieux s’hydrater, protéger son sommeil.

Et surtout, une découverte déterminante : les travaux de John Sarno sur la douleur psychosomatique lui ont particulièrement parlé. Découvrir que son dos exprimait aussi un conflit psychologique et émotionnel a profondément transformé sa relation à la douleur.


La transformation progressive

  • Février 2023 : arrêt complet du tramadol et des associations opioïdes.
  • Septembre 2023 : arrêt de la codéine, prise quotidiennement depuis des années.
  • Février 2024 : arrêt progressif puis complet de la sertraline, après plus d’une décennie d’antidépresseurs.

En 2024–2025, il n’utilise plus ni antidépresseurs, ni opioïdes, ni antalgiques réguliers. Même le sildénafil, utilisé pour ses troubles érectiles, n’est plus nécessaire.


Son état actuel

Aujourd’hui, les douleurs lombaires persistent par moments, mais elles sont vécues autrement : non plus comme un blocage appelant une prescription, mais comme un signal qu’il relie à ses tensions intérieures et qu’il apaise par l’exercice, le repos ou l’attention à ses émotions.

Ses céphalées, apparues en 2024, ont suivi le même chemin : reconnues comme liées au stress, elles se sont atténuées sans médicaments.

La même année, une hypercholestérolémie est diagnostiquée. Là encore, il choisit une approche attentive et en prend la responsabilité. Sans recourir aux statines, il transforme son alimentation – supprimant les produits transformés, privilégiant une nourriture simple et naturelle – et remplace boissons sucrées et excitantes par l’eau. Associé à l’exercice qu’il avait déjà repris, ce changement lui permet de normaliser son cholestérol.

Il a aussi changé de métier et travaille désormais dans une équipe de santé mentale en soins primaires. Il dit fonctionner mieux qu’il n’aurait jamais cru possible. Il décrit des relations plus présentes avec ses enfants, une capacité retrouvée à vivre pleinement sa vie, une autonomie qu’il croyait perdue.


Ce que montre ce cas

Ce patient est passé d’une dépendance à de multiples médicaments (antalgiques, opioïdes, antidépresseurs) à une vie sans prescriptions régulières, guidée par la compréhension et l’attention.

La médecine conventionnelle a fait sa part : diagnostiquer, proposer des solutions symptomatiques et les lui offrir. Ce qu’elle ne lui avait pas proposé, en revanche, c’était une attention au prix payé par la dépendance médicamenteuse, et l’ouverture vers d’autres façons de regarder sa maladie.

C’est l’ouverture attentive, au cœur même de ce suivi conventionnel, qui a permis :

  • de reconnaître le rôle du psychisme et du contexte de vie dans la douleur,
  • de mettre fin à une dépendance médicamenteuse lourde,
  • de retrouver une vitalité durable et une autonomie dans la gestion de sa santé, grâce à l’attention portée à une hygiène de vie essentielle.

Ce cas illustre que la médecine attentive ne s’oppose pas à la médecine conventionnelle : elle peut émerger en son sein, quand l’attention se tourne vers la compréhension des causes des symptômes plutôt que vers leur simple suppression.


Le patient qui s’ouvre à la médecine attentive

La médecine attentive ne s’adresse pas à un « profil » particulier de patient, ni à une maladie spécifique. Elle n’est pas une alternative où l’on viendrait déposer ses traitements conventionnels pour les remplacer par une autre approche.

Le patient qui choisit la médecine attentive assume en réalité deux formes de responsabilité, deux manières de dire : « je compte à mes yeux ».

  1. Préserver sa vie. Cela signifie reconnaître que la médecine conventionnelle a un rôle vital et irremplaçable. Quand la survie est en jeu, quand le corps est instable, les médicaments, la chirurgie, les examens restent indispensables. Refuser cela au nom de la médecine attentive serait une incompréhension profonde de ce qu’elle est. Cette responsabilité-là est la condition même de la rencontre : sans vie sécurisée, il n’y a pas d’espace possible pour l’écoute.
  2. Se comprendre. Le patient qui s’ouvre à la médecine attentive accepte d’aller au-delà du simple espoir que les symptômes disparaissent : il choisit de s’intéresser à ce que son corps exprime, d’accueillir la partie de lui qui ne répond pas à son désir, de rencontrer une vulnérabilité qui n’est pas seulement physique. C’est la vulnérabilité de pouvoir dire : « je ne sais pas pourquoi j’ai changé de forme ; mais je m’intéresse, et je vais partager cette vulnérabilité avec un·e professionnel·le intéressé·e à l’accueillir et à la soutenir. »

Cette responsabilité à la vulnérabilité n’est pas imposée : elle naît d’une disposition intérieure. Le patient doit pouvoir dire en lui-même : « je suis prêt ». Ni l’entourage ni le médecin ne peuvent le dire à sa place.

Ainsi, le patient de la médecine attentive est celui qui accepte les deux engagements en parallèle :

  • être responsable de protéger sa vie avec les soins conventionnels ;
  • être responsable de se comprendre, en explorant le sens de ce que son corps révèle.

C’est dans ce double mouvement – survie et compréhension, protection et ouverture – que la médecine attentive peut véritablement commencer.


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