Mourir d’irrespect : « Je ne suis pas toi » -- en hommage à Jean Pormanove

Silhouette humaine floue de dos, marchant seule sur une rue vide au crépuscule, éclairée par une lumière douce à l’horizon, exprimant solitude, vulnérabilité et contemplation, nécessaires à la vérité
Une figure solitaire marche au crépuscule, symbolisant la vulnérabilité et la solitude nécessaires à la vérité dans un moment de lumière douce.


J’ai appris récemment dans la presse la mort d’un homme, Jean Pormanove, en pleine quarantaine. Il est mort sous les coups, en direct, dans un groupe où la souffrance d’un homme était transformée en divertissement.

Je ne souhaite pas parler de lui personnellement : je ne le connaissais pas et je n’ai pas vu ces vidéos. Mais cette histoire m’interpelle profondément, comme médecin et comme humaine, sur des questions existentielles que j’ai rencontrées tout au long de ma vie et dans mes échanges humains, qu’ils soient professionnels ou personnels.

Deux questions s’imposent particulièrement :

  • Qu’est-ce qui nous fait rire de la souffrance d’un autre ?

  • Pourquoi acceptons-nous de rester dans des relations irrespectueuses, parfois jusqu’à la mort ?


Le rire : miroir de nos peurs et de nos normes

Le rire est profondément humain. Comme les larmes, il est universel : le même langage dans toutes les cultures, spontané et libérateur.

Les larmes somatisent la souffrance : elles rendent « chair » à la douleur psychologique, la rendent tangible, fluide, et lui donnent une voie de sortie.

Le rire est lui aussi une libération : sonore, partagé, il allège, il semble faire exploser quelque chose d’étouffé.

Mais de quoi rit-on réellement ? Et de quoi est-on allégé vraiment, en riant ?

Souvent, le rire naît de la distance à la norme, de l’écart à ce qui « devrait être ». Quelqu’un tombe, agit hors cadre. Celui qui rit se rassure : « Moi, je suis du bon côté. »

  • À l’école, on rit d’un enfant mal habillé.

  • Dans la rue, d’une personne qui dévie de l’apparence attendue.

Dans tous ces cas, le rire affirme la norme et exclut celui qui en est hors, tout en validant celui ou celle qui s’y sent dedans.

« Je ne suis pas toi » : séparés par la norme, la convention, le « il faut, on doit ».

Dans le cas de Jean Pormanove, la norme implicite était : « être homme, fort, se protéger et protéger par la violence. »
Un homme n’est pas « le sexe faible » : ses muscles « servent à quelque chose ».

Rire. De la norme brisée sous ses yeux, et du soulagement que cela donne peut-être juste de la voir brisée. Ou bien le plaisir de « cette fois-ci, ce n’est pas moi » ?

Quelle est l’énergie qui « explose » dans le rire ? Qu’est-ce qui était étouffé avant lui ?

  • Est-ce la tension du respect de la norme qui explose ?

  • Ou bien nos mémoires, nos peurs, nos anciennes humiliations, nos propres moments où nous avons été ridiculisés ?

Souvent, la respectabilité, c’est la fin du respect : celui de la vérité, de l’autre, de nous-mêmes.


Émotions et sensations : le « je » qui nie le « nous »

Ce mécanisme, présent dans le rire face à la souffrance, se retrouve dans notre quotidien.

Nous ne sommes souvent plus à la sensation, mais à l’émotion : à ce que nous pensons (mémoires et projections), au lieu d’être à ce que nous percevons réellement avec nos sens.

La majorité de nos pensées ne sont pas juste des images, mais des images empreintes d’émotions. Que ce soient nos souvenirs ou nos projections dans le futur, elles nous font ressentir à nouveau les émotions associées : plaisir ou souffrance, désir ou peur.

Les sensations, elles, n’existent que dans le présent, ici et maintenant :

  • nos oreilles n’entendent que les sons présents

  • nos yeux ne voient que ce qui est devant eux

  • notre nez ne sent que ce qui est là

  • notre cœur bat maintenant

  • nos poumons respirent maintenant

Paradoxe : nous vivons majoritairement dans un champ psychologique construit à partir du temps, et pourtant le seul fait biologique est le moment présent.


Exemple concret

Un bébé pleure. La sensation est immédiate : le cri, la détresse, le son qui traverse l’espace et touche nos oreilles.

Mais souvent, cette sensation est filtrée par nos émotions :

  • « Je suis fatigué »

  • « Il doit dormir seul »

  • « Je dois tenir ma ligne éducative »

Ces émotions prennent le pas sur la sensation réelle. La douleur de l’autre est niée ou minimisée. Ce qui prime devient notre confort psychologique, notre sentiment de justesse ou de légitimité.

De même, face à la souffrance d’un homme battu, ce que nous percevons – ses cris, son corps meurtri, ses yeux apeurés – peut être nié au nom de l’émotion rassurante :

  • « Il n’avait qu’à ne pas se faire battre »

  • « C’est juste pour rire »

  • « C’est du sport »

  • « On ne me ferait jamais ça »

  • « Heureusement que ce n’est pas moi »

La pensée sépare et valide le «je» du «tu», les sens sont le contact du «nous».
Aveugles à la sensation de souffrance réelle, nous nous confortons dans de multiples idées rassurantes.


🎵 Extrait de “Tout va bien” – Orelsan

Dors, dors
Si le monsieur dort dehors, c'est qu'il aime le bruit des voitures
S'il s'amuse à faire le mort, c'est qu'il joue avec les statues
Et si un jour il a disparu, c'est qu'il est devenu millionnaire
C'est qu'il est surement sur une île avec un palmier dans sa bière
Tout va bien, tout va bien,
Petit tout va bien …


Pourquoi nous restons là où nous devrions partir

Pourquoi acceptons-nous de rester dans des relations irrespectueuses, au point de nous détruire ou de détruire l’autre ?

Chez l’animal non domestiqué, un affront ou une douleur conduit naturellement à l’éloignement.
Chez l’humain, au contraire, nous revenons, encore et encore, là où nous avons été blessés.

Pourquoi ? -- Parce que rester est valorisé : on y voit loyauté, courage, ténacité, le fait d’être un « battant ».
Partir, au contraire, est dévalorisé : c’est jugé égoïste ou lâche.

La racine profonde de cette logique est la peur du sentiment de solitude. Nous cherchons une appartenance, une identification au groupe. Cette appartenance est rassurante, elle nous donne un appui, une garantie, un sentiment de sécurité.

Nous restons par crainte de nous sentir seuls. Et ce que nous appelons « seul », c’est : sans celui sur qui l’on peut compter, sans garantie de présence et de protection. « Pouvoir compter » et « garantie de présence » rassurent émotionnellement, en pensée.
Mais quel est le prix de cette « garantie » ? Quelles vérités relationnelles sont sacrifiées en son nom ?

Pour « rester » dans le groupe, il faut se conformer aux critères de valorisation qui définissent ce groupe. Ce sont donc ces critères qui comptent, et non l’alignement avec la vérité de la relation, qui, elle, n’est pas valorisée. 

Or toute valorisation est conditionnelle : elle dépend des critères propres à celui qui juge la "valeur".
Celui qui cherche ce qui dure, jaune et brillant, valorisera le lingot d’or. Celui qui préfère ce qui est éphémère, mat, surtout pas jaune, ne le valorisera pas.

Ainsi, nous finissons par suivre la peur plutôt que la réalité du rapport.


L’amour n’est pas conditionnel, car il n’a d’autre critère que celui de la vérité.


À quoi sommes‑nous loyaux en l’absence de vérité du rapport ? À une idée, à un idéal, à une croyance d’appartenance -- ainsi qu’à la peur de leur contraire -- mais pas à la réalité de la vie, pas à la vérité, pas à notre honnêteté ni à celle de l’autre.

Car, finalement, seuls nos sens nous relient à la réalité : entendre avec nos oreilles, voir avec nos yeux biologiques, percevoir avec notre odorat ou notre toucher, ici et maintenant.


La vérité de la relation ne se trouve pas dans la pensée, mais dans l’expérience immédiate de la justesse -- ou non -- du lien.


Jean Pormanove : un miroir pour notre vie

La mort de Jean Pormanove n’est pas seulement celle d’un homme que nous connaissions ou pas. Elle est un miroir pour chacun de nous :

  • Quelles absences réelles de relation – quelles présences de rapports incorrects – acceptons-nous dans notre vie, et pourquoi ?

  • Quels rires ou plaisirs valident notre distance à la douleur d’autrui ?

La véritable fidélité n’est peut-être pas celle à une personne, à un groupe ou à un idéal de loyauté.
Elle est à la vérité, qui n’est pas une idée, mais une actualité vécue dans la relation ici et maintenant, avec nous-mêmes et avec les autres.

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