La place de la beauté dans la santé


Cabane en bois dans une prairie de montagne, symbole de simplicité et de beauté naturelle pour la santé et le bien-être.
La beauté simple d’une cabane en bois dans une prairie rappelle le lien vital entre la nature, la santé et la paix intérieure.
Image par Bessi sur Pixabay


La beauté offerte

Lorsque j’étais petite, ma grand-mère m’emmenait dans les beaux quartiers de Rome. Elle me disait :

« Nous n’allons rien acheter, mais je voudrais que tu exerces ton regard à la beauté. C’est important de s’y habituer. »

Elle me montrait l’élégance des habits et des objets dans les vitrines, puis les fontaines et les palais.

C’est aussi grâce à elle que j’ai découvert une beauté plus vaste, plus libre, moins figée :
– l’immensité de la mer avec le scintillement d’une pleine lune sur ses flots paisibles,
– les bois touffus aux fruits rouges et orangés,
– l’extraordinaire majesté des montagnes et le scintillement immaculé de leurs neiges.

Alors que la beauté des magasins et des résidences fastueuses semblait réservée à quelques comptes en banque morbidement obèses, la beauté de la nature, elle, se déployait dans sa finesse vitale, généreuse, offerte à tous.

Et cette beauté-là, je l’ai retrouvée ailleurs :
– dans le jardin de notre maison,
– dans l’océan Atlantique,
– dans le ciel étoilé,
– dans la douceur d’une voix d’enfant,
– dans le frémissement d’une main touchée,
– dans les lignes sobres des cases en bois et en paille que j’ai connues.

Je l’ai retrouvée, entre autres aussi:
– dans mon corps, découvrant une nouvelle relation à l’air et au sol à travers la danse acrobatique ;
– dans l’écriture, lorsqu’elle exprimait quelque chose de vrai ;
– et dans l’écoute attentive, lorsqu’elle s’ouvrait à l’honnêteté.


La maladie n’est pas laide

La maladie n’est pas laide.
Elle est différente. Elle interpelle, elle réclame une attention urgente, une présence, une priorisation de l’instant.

Ce qui m’a choquée, c’est d’abord le fait même qu’on rassemble les malades, comme si la maladie devait être regroupée quelque part. Et ensuite, la laideur des lieux où malades et soignants se retrouvent ensemble : des espaces aux peintures froides, entourés de machines, de tubes et de seringues. Tout cela est proposé au nom de l’efficience. 

À Londres, on m’a proposé de travailler dans des salles de consultation sans fenêtre. J’ai refusé, mais d’autres y travaillent, et encore plus y attendent d’être soignés. Quelqu’un a donc considéré « normal » qu’on puisse retrouver la santé dans un tel environnement. Même l’argument que la ventilation constituait une forme de contrôle des infections nosocomiales ne les émouvait pas.

Les médicaments, censés incarner l’espoir de guérison, sont réduits à des pilules, des liquides, des patchs en plastique. Tout y est marqué par une absence de beauté, comme si cette dimension n’avait aucune importance.

Et pourtant, j’ai vu ailleurs d’autres manières de soigner :
– chez des tradipraticiens qui accueillent les patients un à un, dans leur maison,
– dans les herboristeries, où les plantes avec leurs parfums et leurs couleurs embellissent le lieu,
– en médecine humanitaire, comme à Kibondo en Tanzanie, où la beauté saisissante des paysages guérissait aussi.


Quand l’environnement rend malade ou guérit

Il est évident qu’aucune santé n’est possible dans la guerre.
Non seulement parce que l’on tue de manière voulue et organisée, que l’eau potable et la nourriture manquent, mais aussi parce que tous les sens y sont saturés par la laideur :

– la vue de l’impensable,
– la fumée qui aveugle,
– les tympans déchirés par les hurlements et les explosions,
– les odeurs de fumée, de sang, de peur, de corps massacrés.

Comment peut-on être médecin dans la guerre ?
Comment peut-on être médecin dans une prison ?
Quelle santé est possible dans de tels environnements ?
Comment des corps sans liberté pourraient-ils être en bonne santé ?

L’environnement rend malade, tout autant qu’il peut guérir.


Mon fils et la sagesse de l’environnement

Après ma septicémie, j’ai confié à mon fils mon besoin vital de changer de vie.
Il m’a répondu, dans sa sagesse attentive :

« Maman, cette fois-ci, tu ne commences pas par là où tu trouves du travail. Tu commences par là où tu te sens bien. »

Il avait tellement raison.
Mon environnement était aussi vital que boire, manger ou respirer : il conditionnait tout cela. L’environnement est ma relation la plus quotidienne, la plus intime : il ne me quitte jamais.

Alors j’ai cherché la mer, parce que je m’y suis toujours sentie « chez moi ».
J’ai cherché un ciel où les étoiles brillaient, libérées des néons.
J’ai cherché une maison avec de grandes fenêtres, un jardin, une place pour nos vélos. Mais ce n’était pas ma maison. J’ai appris à vivre avec des inconnus, dans des relations justes.

Aujourd’hui, je travaille dans un cabinet médical avec une large salle de consultation qui donne sur des arbres.
Et, en médecine attentive, je peux élaguer tout ce que je ne trouve pas beau dans la médecine : prescriptions, tests, aiguilles, catégories figées en identités, et cette manière de normaliser une forme de négligence au nom de l’efficience.

La médecine conventionnelle sauve des vies au moment où elles risquent de finir.
Mais nous invite-t-elle à la beauté de les vivre sainement ?


Beauté et harmonie

J’ai toujours trouvé juste la définition de la santé comme « le silence des organes ».
Ce silence est celui d’une absence de disharmonie. N’est-ce pas cela aussi, la beauté ? Une forme de paix.

La beauté dont je parle n’est pas celle d’une hiérarchie – un « plus », un « mieux », un « plus important ».
Elle est celle d’un tout, d’une harmonie entre notre regard et ce que nous regardons.

C’est peut-être la raison pour laquelle les constructions humaines, même raffinées, paraissent dérisoires face à une montagne, un coucher de soleil, la lune ou un ciel étoilé.

Comment pourrions-nous trouver beau ce que nous bâtissons quand, à leurs pieds, certains mangent trop et d’autres pas assez ?

Les humains fabriquent la laideur au nom d’une commodité et finissent par s’y habituer, au point de la banaliser.


Beauté et relation

Dans nos constructions psychologiques, et donc culturelles, la beauté est pensée comme appartenant à un individu ou à une chose, et devient alors un critère essentiel du désir de posséder — autrement dit de « rester » avec elle.

Nous sommes invités à « rester » :
– dans un couple,
– dans une famille,
– dans un environnement de travail,
– dans un groupe géographique ou culturel.

Et surtout, nous sommes encouragés à nous reproduire.
À ne jamais nous retrouver sans relation « sur laquelle compter ».

C’est ainsi que nous restons souvent dans des rapports qui n’en sont pas vraiment : où l’irrespect, l’absence d’écoute, la violence ou le viol sont tolérés au nom de la peur de se sentir seul.

Comprendre ce sentiment de solitude nous libérerait peut-être de notre hypersexualisation, et donc de notre surpopulation, et surtout de la normalisation de rapports conditionnels et violents.

Si nous nous intéressions davantage à la qualité des relations que nous offrons dans le couple, nous offririons une relation bien différente à nos enfants, et donc à la société.


Comprendre comme acte de beauté

Les autres règnes du vivant suivent l’intelligence de la nature sans avoir besoin de se corriger.
Nous, les humains, avons cultivé une identification à la pensée – c’est-à-dire à la mémoire et à la projection.

Or la nature n’existe que dans le présent.
Le passé et le futur appartiennent à nos pensées.

Face à tant de souffrances et de maladies, peut-être devrions-nous explorer la qualité de nos relations : à la nourriture, au sommeil, à ceux qui nous entourent, à nous-mêmes… et à la beauté.

La beauté ne se trouve-t-elle pas aussi dans la lucidité ?
Dans la clarté qui nous permet de voir où nous nous sommes relationnellement égarés ?

Dans cette élégance d’une responsabilité assumée, ne pourrions-nous pas soigner quelque chose de bien plus important qu’un symptôme ?


Conclusion

La beauté est, à mon sens, l’une de nos relations vitales, au même titre que respirer, boire ou manger. Elle est indispensable à la santé et à sa paix.

Peut-être qu’il ne s’agit pas nécessairement de “durer”, mais d’aimer.

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