Dire “je” : pourquoi au contrôleur et pas au reste de nous-mêmes ?

Chaussons de danse classique rouges sur pointes, portés par des pieds couleur métisse avec rubans croisés autour des chevilles.
Entre grâce et contraintequand le corps se plie à la forme imposée.


Dans mes consultations, il m’arrive de poser cette question :
« Qu’est-ce que, dans votre corps, vous ne contrôlez pas ? »

Les réponses viennent rarement tout de suite. Parfois, la personne pense à un symptôme de maladie.
C’est souvent à travers la maladie que nous faisons face à la partie de nous qui échappe à notre volonté.

Durant ces consultations, nous explorons ensemble comment, pourtant, la grande majorité de notre corps échappe à notre contrôle.

Nous ne décidons ni du nombre de jambes que nous avons, ni de la forme de nos visages.
Nous ne décidons pas du rythme de notre cœur ou de nos poumons.
Nous ne décidons pas du réveil de la faim ou de la soif, de l’envie d’uriner ou d’aller à la selle, des menstruations ou de la transpiration.
Nous ne décidons pas non plus de notre envie de dormir, ni du moment où le corps choisit de se réveiller.

Tout cela nous constitue – et pourtant, ce n’est pas à cela que nous disons « je ».


La question de l’identification

Nous disons « je », me semble-t-il, à ce que nous contrôlons.
Lever un bras, marcher, parler, écrire – lorsque « je » le veux.
Ce domaine où la volonté est décidée, suivie d’effet, réalisée.

Or, lorsque nous nous identifions à quelque chose, nous ne nous identifions pas à ce qu’il n’est pas.
On ne peut pas dire : « je suis A » et, en même temps, « je suis ce qu’A n’est pas ».

Ainsi, si nous nous identifions au contrôle, nous ne nous identifions pas à ce qui échappe au contrôle.

C’est cela qui me questionne :
pourquoi avons-nous choisi de nous identifier au contrôleur ?


Une consultation en médecine attentive qui éclaire la question

Je pense à une jeune fille venue consulter avec sa maman, pour une anorexie pas encore déclenchée mais déjà un rapport au corps anxieusement exploré.

Pour la jeune danseuse, la question était : comment contrôler son corps pour qu’il soit performant, qu’il se soumette parfaitement à la forme exigée par la chorégraphie.

Sa maman, elle, n’avait pas cette exigence. Elle voulait simplement que sa fille soit en bonne santé.

Lorsque nous avons exploré la question de la per-forme-ance, nous avons vu qu’elle portait en elle cette double exigence, au service du désir de per-form-er :
imaginer une forme souhaitée à l’avance, puis soumettre le corps à cette forme et se réjouir du « succès » de la tâche entreprise.


Le contrôleur et la performance

Le contrôleur, c’est celui qui imagine et décide la forme du corps dans le futur, puis qui exige que le corps s’y plie en le lui imposant.

Quel est, au fond, le but de la per-forme-ance ?
N’est-ce pas le plaisir de celui qui a décidé ?

Dans notre culture, nous valorisons cette double opération :

  • décider la forme,
  • imposer cette forme au vivant, à la nature, aux corps,
  • pour le plaisir du décideur (qu’il s’agisse de nous-mêmes ou d’un autre).

N’y a-t-il pas là une violence faite à l’élan spontané du corps ?

Nous n’appelons pas cela une soumission.
Nous appelons cela une conquête, une maîtrise, un accomplissement.
Nous croyons que c’est ce qui nous distingue des autres formes de vie, ce qui fait notre « valeur » en tant qu’êtres humains : décider, imposer, « réussir ».

Mais ce que nous nions alors, c’est ce avec quoi nous ne nous identifions pas : la partie affectée, celle qui voit son élan naturel écrasé.

Si nous nous identifions au contrôleur, nous nions ce que le contrôlé vit.


La vraie question

Si nous nous identifions au contrôleur, c’est :

  1. parce que nous avons été élevés dans la normalisation d’une identification à « quelque chose »,
  2. parce que nous avons appris à nous valoriser comme ceux qui décident de la forme et qui la font exécuter,
  3. parce que nous avons normalisé l’affection conditionnelle au succès.

Nous nions alors la partie en nous avec laquelle nous ne nous identifions pas – jusqu’à ce que, parfois, la maladie, ou une question, nous invite à cette exploration.

Alors la question reste ouverte, et je la laisse telle quelle :


pourquoi avons-nous choisi de nous identifier à quelque chose ?


Pourquoi avons-nous décidé de nous identifier au contrôleur ?


Et quid de tout le reste en nous – qui constitue pourtant l’immense majorité de ce que nous sommes – et qui vit au rythme de l’intelligence de la nature présente ?


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