La beauté que l’on ne possède pas

Photographie prise à Tranquility Bay, Plymouth, par Hayley. Dr Fatou Mbow et une amie assises au bord de la mer, tournées vers l’horizon. Une scène paisible qui évoque la présence, l’écoute et la simplicité d’un instant partagé. Une image de la beauté telle que la médecine attentive l’invite à la reconnaître : non dans la forme, mais dans la relation.
Tranquility Bay, Plymouth

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La beauté.

Ce mot semble si simple. Et pourtant, ce dont on parle ne l’est pas autant.
Jiddu Krishnamurti en parlait souvent, sans que je saisisse vraiment ce qu’il voulait dire.
Jusqu’à maintenant.

Une patiente en médecine attentive m’a raconté comment une dermatite péripalpébrale était apparue après un traitement au laser.
Le laser avait été décidé parce qu’un petit bouton, sur la joue opposée, l’avait réellement troublée, au point que, même une fois le bouton guéri, elle y voyait encore une menace pour la symétrie de son visage.
Ce n’était pas le bouton : c’était la menace d’une perfection construite à l’image de ce qui était culturellement considéré comme « beau ».
Et derrière ce conditionnement social, il y avait un conditionnement plus intime, où ne pas être beau était perçu comme un échec - social, professionnel, existentiel.
Ne pas être beau, c’était ne pas mériter une affection conditionnelle.

Son corps, à travers l’anorexie d’abord, puis la blessure du laser, a raconté cette peur que nous connaissons tous : celle d’un regard qui juge et éloigne.
Dans cette peur, je reconnaissais une histoire collective vécue à travers quatre générations : celle de mes grands-parents, de mes parents, la mienne, et celle de mes enfants.

J’ai grandi dans des cultures où la beauté était une obsession : la France, l’Italie, le Sénégal, où l’élégance est attendue même du mendiant.
En Mauritanie, on m’a demandé pourquoi je ne mangeais pas une plaquette de beurre par jour pour être plus « belle », parce que trop fine : le beurre me donnerait, disait-on, la largesse de la beauté abondante requise des femmes mauritaniennes.
Les critères changeaient d’un continent à l’autre - ici on glorifie la minceur, là-bas la rondeur - mais la tyrannie restait la même : il fallait être beau.

Beau pour exister aux yeux de l’autre.
Beau pour être « aimé », ou plutôt recevoir cette affection conditionnelle que, lorsqu’on n’a connu qu’elle, on prend pour de l’amour.
Beau pour ne pas disparaître aux yeux des autres : ceux qui nous nourrissent, nous enseignent, nous emploient.
Beau pour que quelqu’un, un jour, « tombe amoureux ».

J’ai vu des hommes et des femmes penser acheter un partenaire pour sa beauté, et tout perdre : la leur, la sienne, celle du monde.
Acheter un homme « beau » ou une femme « belle » comme on achète une voiture brillante ou un vase précieux, pour que le « beau » soit dans leur vie.
Mais ces couples étaient-ils beaux ?
J’y voyais seulement la tristesse d’une performance dans une intimité qui ne peut pas accueillir cela.

J’ai aussi vu des couples que la société appelait « beaux », mais dont la relation était laide de violence, de mensonge, de négligence.
J’ai vu des enfants rejetés pour ne pas être « beaux ».

Lorsque j’ai vu mes premiers cheveux blancs dans le miroir, j’ai ressenti une déception immédiate.
Cette déception était si blessante, si peu aimante, qu’elle m’a interrogée.
D’où venait-elle ?
De la comparaison avec un idéal de moi à trente ans, qui jugeait celle que j’étais devenue.
Et soudain, j’ai trouvé cette comparaison si injuste : un manque de respect envers la femme présente, vivante, qui regardait le miroir.
Depuis ce jour, quand je vois mes cheveux blancs, je vois un corps vivant, et donc changeant, qui se découvre.

Alors, qu’est-ce que la beauté ?

J’ai vu des visages se transformer sous mes yeux.
Celui d’un homme qui ne se considérait pas beau devenir splendide sous la lumière douce du soleil à la mer, me regardant avec une affection infinie.
À cet instant-là, il était magnifique.
Tout comme ce jeune homme, dans mon adolescence, qui tremblait d’honnêteté en parlant.
Je ne les ai pas trouvés beaux à d’autres moments.

Est-ce cela, la beauté ?
Une surprise ?
Une honnêteté, une présence totale à ce que l’on regarde ?
Est-ce le regard de l’autre sur nous, ou le nôtre sur l’autre, qui est beau ?

Je ne sais pas.
Mais la beauté, me semble-t-il, disparaît dès qu’elle devient une affaire de possession, quelque chose qu’on cherche à incarner, à exhiber, ou à posséder à travers l’autre.

Depuis que je vis à Plymouth, je me baigne – ou je reste simplement au bord de la mer – presque chaque jour avec un petit groupe de gens.
Sur cette plage, les corps se mélangent : handicapés et champions olympiques, arrière-grands-parents et jeunes parents, corps larges et plissés, minces et solides, cheveux secs ou mouillés, visages riants aux éclats ou chauds de larmes.
Nous sommes tous là, dans le vent, dans l’eau souvent fraîche, baignés de lumière ou de nuages sombres.
On se demande sincèrement : comment vas-tu ?
Et les réponses sont vraies.
On parle de maladies, de divorces, d’enfants qui quittent le nid ou y naissent, de travail qu’on commence ou qu’on quitte.

Et là, dans cette nudité du lien, je vis la beauté.
Pas une beauté qui s’exhibe, mais une beauté qui écoute, vraiment.
La beauté d’être présent à quelqu’un.
La beauté d’être présent à la beauté de la nature, qui nous entoure et que nous sommes.
La beauté de la vulnérabilité de ce qui est vrai, ici, maintenant, pour cette personne.

La beauté, peut-être, c’est être présent à la vérité d’un autre,
et dans cet instant, ne plus être divisés. Et donc être surpris. 
Peut-être que la beauté n’est pas un attribut du corps, mais un état de relation.

Et c’est peut-être cela que Krishnamurti voulait dire :

"Surely beauty is when the self is not.
When I am not, beauty is.
When the self is not, love is.
And so love, freedom, goodness, beauty, are one.
Not something separate, not something pursued...
They are all interrelated.
To feel the depth of goodness - and that can only be
when there is freedom, when there is love, beauty."

J. Krishnamurti, Public Talk 4, Bombay (Mumbai), Inde - 12 février 1984


📸 Photographie prise par Hayley.

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