Le miroir inversé


Deux amies assises face à face au bord du lac, sous un ciel clair, se parlent avec sincérité. La scène respire la confiance et l’écoute profonde — un moment de vérité partagée au cœur de la nature.

Se dire la vérité. Pas pour avoir raison – mais pour se voir vraiment.


Quand la vérité devient indécente, le miroir se retourne.


Le miroir est un objet que l’être humain a inventé pour voir la partie de lui-même qui échappe à son regard. La relation est une opportunité pour la même chose.

Si, par exemple, je marche sur ton pied sans m’en rendre compte et que tu cries “aïe”, ton cri me réveille au fait que j’ai agi sans m’en apercevoir. Je découvre que j’ai posé un acte – écraser ton pied – dont la perception m’a échappé.

Je peux alors m’intéresser à pourquoi je n’ai pas vu mon pied écraser le tien – ce qui est aussi m’intéresser à ta douleur. C’est la compréhension de mon geste qui est ma vraie demande de pardon.

Mais il y a aussi une autre possibilité – celle que ma famille m’a proposée.

Je suis née dans une famille où le miroir qui permet de soulever le voile du déni – je le découvre maintenant – était craint et non célébré.

Ma famille me proposait un miroir inversé : non pas celui qui reflétait les faits, mais celui qui les effaçait.

Le regard social primait sur celui de l’intimité. Le mensonge s’appelait discrétion. La vérité, indécence.

La peur d’être mis à nu – je le comprends aujourd’hui – était celle qui projetait sur moi ce regard de crainte, que je ne comprenais pas et que j’ai fini par intérioriser comme :

“Ce que je propose est terrifiant. Je ne peux être que rejetée.”

C’est ainsi que la confiance à me proposer comme je suis ne m’est véritablement venue qu’en les éloignant de ma vie.

J’ai décidé que ce qui fait une relation, c’est sa qualité relationnelle.

La lâcheté du fort qui écrase le petit était normalisée dans ma famille au nom du

“Tu n’avais qu’à ne pas déranger.”

Je me souviens du jour où j’ai trouvé le courage de dire à ma sœur – et elle était loin d’être la plus jeune – que mon mari me frappait.

Je l’ai dit avec l’humiliation profonde de toute adulte qui partage l’expérience d’un rapport qui, par sa violence, démontre qu’il n’en est pas un – avec l’espoir qu’elle pose la question que je n’osais pas encore affronter :

“Mais qu’est-ce qui, toi, te fait encore rester là après ça ?”

Au contraire, elle m’a proposé sa question à elle :

“Mais qu’est-ce que tu lui as fait, toi, pour qu’il agisse comme ça ?”

Cette phrase était le miroir exact de l’éducation de notre famille : quand on te marche sur le pied et que tu cries “aïe”, tu déranges – et c’est tout.

Et ceci, à plusieurs niveaux : crier est une faiblesse – il faut être fort ; dire la douleur, c’est une indécence – il faut être digne ; et déranger l’idéal familial du tutti insieme est une hérésie.

On te demande d’être attractif, pas d’être vrai.

La violence et ta souffrance ne sont pas le problème. Le problème, c’est ce que toi, tu as fait pour les mériter.

Pourquoi ne t’es-tu pas conformée à ce qui ferait que personne ne voudrait te blesser ?

Le problème n’est pas :

“Que fais-tu avec un homme violent ?” mais : “Qu’as-tu fait pour le rendre ainsi ?”

Mes parents, mon frère et deux de mes sœurs sont ainsi instagrammables dans leurs photos avec mon ex-mari.

Je réfléchis, pour ma part, à combien ce regard de crainte qu’ils projetaient sur moi a contribué à ma propre crainte de me proposer telle que je suis.

En toute sincérité, je ne comprenais pas ce qui leur faisait peur en moi. Je n’avais pas encore compris à quel point vouloir plaire à la société pouvait faire craindre l’honnêteté de l’intimité.

Et combien ne pas comprendre ce regard a affecté le respect que je donnais à ce que je proposais.

Car pour moi, la famille est cette intimité où seule la vérité la crée – en effet.

C’est de là que vient, je crois, mon respect profond pour l’attention.

J’ai vu la violence, le mensonge et la souffrance se proposer comme prix à payer pour rester – au nom d’un idéal social de relation qui fuyait l’intimité.

Ce n’est que grâce à l’amitié et à l’amour dans ma vie que j’ai compris que le miroir, le vrai, n’accuse pas – il révèle. Et qu’il laisse à chacun la liberté de voir, de rester ou de s’en aller.

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