🌿 Quand la maternité défait l’identité
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| In Unity – symbole de l’unité avant l’identité |
Quand le corps devient un lieu d’épreuve et d’ouverture au réel
La maternité commence par un bouleversement –
le corps d’une femme se transforme, non pas symboliquement,
mais réellement :
il devient traversé, habité, transformé par un autre corps.
Un corps d’homme, d’abord – par l’empreinte de la conception –
puis un corps d’enfant,
dont on sent bientôt les petits pieds battre à l’intérieur.
Alors, quelque chose d’extraordinaire se passe :
le corps n’obéit plus à aucun schéma identitaire.
Ce qu’on appelait “femme” ne veut plus rien dire
quand, à l’intérieur, vit un petit être masculin.
Ce qu’on appelle “adulte” n’a plus de sens
lorsqu’un enfant pousse en son sein.
Ce corps-là défait les catégories –
il devient autre.
La délivrance, elle aussi, bouleverse ce qu’on attend de l’identité :
on découvre une douleur innommable,
un moment où l’on doute même d’y survivre.
Et dans l’instant où les contractions cessent,
le cri du bébé – cette autre souffrance –
rassure sur le souffle de cette vie.
Deux souffrances donnent naissance à la vie.
Elles remettent en question une manière entière de penser :
celle qui croit qu’il faut fuir la douleur
et chercher le plaisir pour survivre.
Ici, la vie naît dans la douleur –
et enseigne aux parents
qu’autre chose leur est proposé :
un regard au présent, différent.
Nombre de patients m’ont confié
la blessure de s’être sentis invisibilisés
par le regard maternel –
parfois fier, parfois inquiet –
mais rarement ouvert à la nouveauté
que portait en soi le nouveau-né, puis l’enfant.
Et nombre de fois, nous avons partagé cette évidence :
qu’un parent aveugle à son enfant
ne peut qu’être aveugle à lui-même.
Cette cécité au réel ne peut pas être sélective –
elle a une cause.
Mais laquelle ?
Tant que j’étais moi-même en souffrance,
je ne pouvais pas aller plus loin.
Tout a changé grâce à une conversation avec ma meilleure amie :
j’ai compris que la terreur que je voyais dans les yeux de ma famille
avait une raison : celle d’une incompréhension.
Je proposais à ma famille ce qui, pour moi,
exprime l’intimité –
une opportunité d’être les miroirs les uns des autres,
de mettre à la lumière ce que nous ne voyons pas de nous-mêmes.
Dans ma famille, c’était l’inverse :
la relation servait à apaiser l’insécurité,
comme un griot chante pour calmer la peur
de ne pas être assez valorisé.
Je n’étais pas effrayante – ils étaient effrayés.
La médecine attentive n’est pas effrayante –
elle effraie celui qui trouve sa sécurité
dans une médecine symptomatique.
Comprendre cela m’a apporté une joie
et une clarté inattendues.
Alors une question s’est ouverte :
qu’est-ce qui peut faire fuir une mère
le regard de son enfant ?
Je me demande si ce qui se joue là
n’est pas la peur d’une identité qui se défait.
La grossesse propose une transformation profonde –
mais parfois, on s’accroche à l’image de soi d’avant,
comme à une forme de survie.
Une image qu’on croit nécessaire,
presque biologiquement nécessaire,
pour continuer d’exister.
J’ai rencontré, au long de ma vie,
beaucoup de femmes qui disaient :
« J’ai préféré ma carrière à mes enfants. »
Je n’y ai jamais vraiment cru.
S’agissait-il d’un choix ?
La carrière, l’indépendance, la réussite –
ce sont des abris.
Mais de quoi nous abritent-ils ?
Croire qu’on peut vivre sans autrui
devient nécessaire
lorsqu’on ne pense pas pouvoir compter sur lui.
Je me demande si les mères pour lesquelles
l’intimité menant à la grossesse n’était pas forcée,
et qui fuient l’intimité du regard de leurs enfants,
leur proposant à la place
des relations faites de fierté ou de déception,
de plaisir ou de souffrance,
parlent, sans le savoir,
de leur propre enfance –
d’une enfance vécue sans regard véritable,
où il fallait être “forte”
pour rester en place dans des familles
où chacun survivait derrière son identité.
Trouver refuge derrière une muraille –
celle du travail, de l’indépendance, du contrôle –
et rester pétrifiée
par une grossesse et un accouchement
venus ébranler un “moi”
par un “nous” incarné.
Le monde de l’identité
est celui où l’on croit trouver la force et la maîtrise –
dans un futur façonné par l’effort présent
et dicté par les expériences du passé.
Ce monde n’est pas celui de la vulnérabilité –
celui de la découverte, dans le présent,
de l’inconnu qui se révèle aussi
dans le regard d’un enfant.

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